Qu'est-ce que la réussite?

Qu'est-ce que la réussite?
Photo by Suoerix / Unsplash

En 2013, alors que j'étais arrivée en urgence en France parce que ma mère vivait ses derniers moments, j'ai pris de plein fouet une phrase assénée par des vieux amis de la famille, des gens en qui j'avais confiance.

"Tes parents pensent que tu as raté ta vie"

Ces mots-là, alors que je vivais un moment de très grande vulnérabilité, m'ont clouée sur place. J'ai réalisé que la personne que j'étais à ce moment là n'existait tout simplement pas pour ma famille, ni pour leurs amis, même après 8 ans au Canada et de multiples tentatives de partager ce que je vivais. La raison en était simple : l'histoire que je racontais avait été déformée par les filtres personnels des membres de la famille. Ces amis de longue date ne prenaient pas directement de mes nouvelles et soutenaient mes parents. Dans leur mode de pensée commun, les parents étaient plus sages que les enfants et devaient les guider toute leur vie, détenir le savoir et être respectés.
J'avais passé quarante ans et on me traitait encore comme quelqu'un qui ne sait pas ce qui est bon pour elle. J'ai ressenti de la colère et de l'impuissance à me faire comprendre, jusqu'à me dire que c'était peine perdue de continuer.

Raté ma vie? Mais comment, pourquoi ?

Si je remets les choses en perspective, ma mère n'a jamais quitté son quartier de toute sa vie. Elle a déménagé deux fois en 70 ans. Elle s'est mariée jeune, n'a jamais eu d'autre homme que mon père dans sa vie et a quitté son emploi pour s'occuper des enfants. Elle a vécu la vie typique de la femme des années 1960 et avant : travailler quelques années puis rester à la maison pour s'occuper des enfants et du mari, gérer le ménage, aller voir ses parents. Laisser son conjoint ramener l'argent à la maison et croiser les doigts pour qu'il soit assez correct parce qu'on ne divorce pas, on endure et on fait des compromis.
Mon père est parti de sa région, a voyagé, a épousé ma mère et fait un boulot qui le tenait hors de la maison souvent. Il s'est impliqué dans différentes associations et en a retiré du prestige et une certaine forme de pouvoir sur autrui, en plus de celui qu'il exerçait à la maison. Il était habitué à ce que sa femme le seconde en tout, suive son rythme et fasse tout tourner autour de lui. Son rôle patriarcal collait parfaitement avec la société dans laquelle il vivait. Français de souche, issu d'un milieu pauvre, il avait gagné son ascension sociale par des études professionnelles et le compagnonnage, milieu réservé aux hommes où l'excellence dans le travail était une vertu cardinale.

Mes parents ont pu éprouver de la frustration ou de la colère mais sans remettre vraiment en question ni leur couple, ni leurs façons d'agir l'un envers l'autre ou envers les enfants. Tout changement était perçu comme une menace à l'ordre familial établi.

Mais le monde change. Leur monde et le mien étaient très différents, en terme d'éducation, d'accès aux besoins de base, de découverte de soi, de vision du monde. Même si politiquement j'ai gardé la même orientation, elle s'est élargie avec les études et l'expérience.

Alors oui, du point de vue de ma famille, j'ai raté ma vie. Parce que je n'ai pas de stabilité selon leurs critères et que mes motivations à vivre au Canada, reprendre des études, etc.. n'ont pas été entendues ni comprises. L'écart était devenu trop grand. J'étais en réaction à la longue et j'ai abandonné toute tentative. Malgré tout j'ai attendu longtemps une validation de mes choix et je suis restée prisonnière de cette phrase et de ses sous-entendus.

Jusqu'à ce que je me demande : qu'est-ce que ça veut dire réussir ma vie ?

Et la réponse est venue toute seule : je n'ai pas besoin de réussir ma vie. J'ai juste besoin de me sentir en vie.
De me relier aux gens et au monde. De sentir et m'émerveiller. De vivre mes émotions, m'inspirer, expérimenter, m'enthousiasmer, râler, reconnaître mes limites et mes contradictions. Vraiment agir en fonction de mes valeurs et de mes prises de conscience chaque jour. Me considérer comme un être en chemin, qui change et évolue à partir d'une vision personnelle forcément limitée, qui s'enrichit au contact de la pensée d'autrui.

Et vous ? Qu'est-ce qui est important dans votre vie ? Quelles sont vos sources d'inspiration sur votre chemin ?